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Editorial
Jacques Letondal et Corinne Daubigny
Voici un troisième numéro du Coq-Héron
(après les numéros 162 et 163) centré à travers son "dossier",
sur les questions des identités et des appartenances, telles qu’elles
se manifestent dans les phénomènes collectifs et individuels,
à travers le nationalisme, la xénophobie et l’antisémitisme, comme
dans les questions liées à la multiculturalité, à la clinique
de l’exil, et dans les phénomènes de métissages.
Existe-t-il d'ailleurs des identités
et des appartenances sans quelque métissage ? Mais cela n’empêche
justement pas un sujet de tenter de se construire une identité
propre à partir d’appartenances familiales, régionales, nationales,
culturelles ou religieuses qu’il n’a pas lui-même d'abord construites, à travers
une histoire individuelle unique.
Georges Devereux nous a appris et nous
a montré à quel point
la personnalité de l’individu est complexe, multidimensionnelle,
faite de multiples composants . Mais il a souligné aussi combien
cette personnalité complexe comporte une dimension
tout de même unique, irreproductible dans sa singularité.
Hélas, l’être humain assume parfois
difficilement cette unicité qui le sépare de l’autre; il préfère
souvent se fondre dans le groupe ou la nation pour échapper à
ses insécurités profondes, à ses doutes narcissiques.
Or dans l’imaginaire aussi bien culturel
qu’inconscient, le groupe ou la nation prend la forme d’un individu
dont nous sommes les membres. Nous faisons corps avec les autres
du même groupe. Et ce besoin paraît universel. Aux yeux des anthropologues,
le groupe et sa culture seraient en quelque sorte antérieurs à
l’individu qui n’aurait même pas de statut très clair (du moins
aux yeux de l'Occidental) dans beaucoup de cultures, sauf sous la figure
du héros mythique.
Ce groupe ne nous poserait pas tant
de problèmes s’il ne recelait une logique d’exclusion et des dérives
possibles aux conséquences les plus néfastes, comme les guerres
telles qu’elles sont devenues. Reconnaissons enfin que la Shoah,
l’extermination des Juifs sous la forme
de la Solution Finale, représente désormais le prototype des
potentialités destructrice du nationalisme. Le besoin d’appartenance à un groupe homogène idéalisé peut comporter
comme corollaire l’exclusion voire la destruction du corps étranger
qui menace le corps idéalisé
de son propre groupe ou de sa nation. Le narcissisme humain, au
delà du roman familial, s’étend volontiers à la nation idéalisée,
à une terre père-mère archaïque, qui peut nous procurer des sentiments
de toute puissance.
C’est dans cette optique que Werner
Bohleber nous apporte deux études magistrales, l’une sur le nationalisme
et la xénophobie dans l’Allemagne de l’après-guerre, l’autre sur la construction de l’imaginaire de la nation allemande
dans ses rapports avec l’antisémitisme raciste qui débouchera
sur la Shoah. Bohleber, respectueux de la pluridisciplinarité,
dégage néanmoins l’abord et l’apport irremplaçables de la psychanalyse dans le repérage des puissantes
forces inconscientes en jeu dans le nationalisme, la xénophobie
et l’antisémitisme. Il utilise en particulier une approche bien
spécifique à la psychanalyse en étudiant les fantasmes sous-jacents
aux sentiments et aux comportements nationalistes destructeurs.
Werner Bohleber repèrera, aussi bien dans l’antisémitisme allemand
traditionnel que dans le racisme anti-sémite national-socialiste ou ,
même, que dans la xénophobie actuelle,
trois principaux types de fantasmes sous-jacents à cette
logique d’exclusion:
a - Un fantasme de danger oral ; l’étranger
nous prend notre bien (notre
mère), il nous “bouffe”, “bouffe” notre pain, abuse de la générosité
nourricière de la mère patrie et de la nation (comme un frère
rival “adopté”).
b - Un fantasme d’impureté, de mélange
abâtardissant, qui
attaque la toute puissance de l’objet nation idéalisé ; l’étranger
salit la nation.
c - L’étranger brise l’unité nationale,
par référence au fantasme d’un “corps”, d’une famille ; l’étranger
n’est pas du dedans, il est du dehors.
( Evidemment cette approche de Bohleber
pourrait être complétée par une étude des Mythes germaniques et
de leur destin contemporain.)
Nous présentons aussi les articles
de deux psychanalystes de Belgrade qui nous font part de leur
témoignage et de leurs réflexions sur les incidences du nationalisme
serbe, en particulier depuis les quinze dernières années.
Tamara Stajner Popovic, dans son article
: “L’enfance dans le tunnel du temps”, essaye de rendre compte
du vécu des enfants serbes depuis 1980 et surtout depuis 1989.
Elle évoque dans une perspective historique les incidences des
régimes communistes puis nationaliste serbes sur l’éducation,
sur les relations familiales et sur les perspectives d’avenir
de la jeunesse. Elle nous décrit les effets psychopathologiques
( traumas et troubles du développement, toxicomanie, alcoolisme
et délinquance précoces, etc... ) entraînés par les horreurs de
la guerre, par les séparations familiales, par les mensonges et
par les déchirements d’une communauté yougoslave devenue uniquement
serbe et nationaliste, malgré l’importance des mariages mixtes.
De son côté, Aleksandar Vuco considère
le nationalisme comme une forme "maligne" de l'identité
nationale. L'identité étant faite de similitudes et de différences,
l'intolérance vis à vis des membres des autres nations est en
quelque sorte inéluctable - Il montre comment la situation politique
et sociale de l'ex-Yougoslavie était un terrain fertile pour l'émergence
de mouvements nationalistes, avec ses six Républiques, ses six
nations et ses minorités nationales, ceci étant compliqué par
la diversité des religions (catholique, orthodoxe et musulmane).
La dégradation économique contribua aussi à attiser les conflits.
L'auteur étudie le rôle du "narcissisme des petites différences"
dans ces événements. Il met en évidence les perversions de la
pensée qui débouchent sur la "déshumanisation de l'autre"
et sur la torture. L'auteur montre enfin comme il est facile de
passer, collectivement, du communisme au nationalisme, l'idéologie
fonctionnant comme une "maladie" de l'idéal du moi.
A la lecture de ces articles nous pourrions peut-être poser une question:
toutes ces analyses sur les méfaits du nationalisme ne font-elles
pas oublier la prise en compte nécessaire du besoin d’appartenance
de l’être humain et/ou de son nécessaire rapport à l'autre ? Ne faut-il
pas concevoir un état d’appartenances multiples compatibles avec
un certain universalisme, avec une solidarité potentiellement
universelle ?
*
Presque partout dans le monde, la question de la place des appartenances
culturelles dans le vie individuelle (construction de la personnalité)
et collective (devenir de l'idée de nation du point de vue politique)
a pris une extrême acuité.
Entre universalisme désincarné, grandes migrations, perte des liens
sociaux, errance et retour aux sirènes des refuges ethniques,
le monde, encore hanté d'images de la Shoah,
installé sur la poudrière atomique - ces maux impansables - assiste à l'insupportable répétition des génocides s'armant
de nouvelles formes de torture transgénérationnelle, comme à l'explosion
de nouvelles formes de violences -
lente asphyxie économique de continents entiers, anesthésie
généralisée par la dépendance toxicomaniaque de masse, terrorisme
aveugle (y compris le terrorisme d'Etat) et violence urbaine -
violences dont les enfants et les adolescents sont partout les
plus constantes victimes.
Les psychanalystes en consultations privées, mais plus encore par
le biais des consultations publiques et de leur collaboration
avec les travailleurs sociaux, connaissent de multiples retombées
de ces formes nouvelles du "malaise" dans la civilisation.
En France même.
Après une interrogation sur le positionnement du psychanalyste face
à la crise des repères identitaires dans l' "Erre du temps"
- "ni magnification de l'Exil, ni magnification des Origines"
- (C. Daubigny), nous présentons la suite des réflexions engagées
lors du Colloque organisé en Mars 1999 à l'Oeuvre de Secours aux
Enfants sur le thème "identité et appartenance, le lien à
l'institution, le lien à l'autre". Des acteurs des institutions sociales laïques de la communauté
juive française réfléchissaient sur les moyens de répondre aux
besoins d'intégration de leurs usagers Juifs et non-Juifs: certains
de leurs services étaient de plus en plus sollicités, en vertu
de leur expérience de la migration, de la multiculturalité et
des traumas collectifs, pour répondre aux difficultés des familles
et des jeunes issus, dans la migration, de toutes origines et
de toutes confessions. Le personnel de ces institutions est pour
parti composé de personnel non-juif: fallait-il davantage "métisser"
culturellement le cadre d'accueil?
Fallait-il penser à utiliser davantage les ressources de
l'ethnopsychiatrie, des médiateurs culturels, de travailleurs
sociaux partageant les mêmes références culturelles que les usagers?
Autant de questions présentes dans bien d'autres institutions
du secteur social qui prennent conscience de la multiculturalité
de la société française. Mais quelque chose de singulier nous
attachait à l'expérience de ces institutions juives: elles avaient
en commun l'expérience de cette prise en charge "de proximité"
dans un réel souci d'intégration à la démocratie française. Quelles
leçons les travailleurs sociaux retiraient-ils de cette expérience
communautaire laïque et ouverte sur la mixité culturelle?
Dans le n°163 ("Après
la Shoah, identités et appartenances") nous avions publié
les contributions portant sur la nature même de l'identité: existe-t-elle,
quelle forme peut-elle prendre dans la multi-appartenance et le
métissage? Nous poursuivons cette fois par des textes cliniques
répondant à une question posée par Thierry Florentin et Hélène
Trigano, que nous pouvons reformuler ainsi: "Et d'abord,
quels sont les effets de la co-appartenance culturelle entre thérapeutes
et patients, travailleurs et usagers, quand ils sont Juifs?"
La question ne manquait pas de toupet, et les réponses ne manquèrent
ni de courage ni de sincérité. Pour ces témoins et auteurs, Monique
Selz, Alexandre Har, Gisèle Eskénazi , Aron Cajfinger, Danièle
Azoulay, défenseurs de valeurs universelles, le courage consistait
à reconnaître qu'ils avaient à faire dans leur pratique, malgré
cela et pour cela, avec
la part des attaches personnelles et transgénérationnelles de
leur vie psychique comme avec leurs choix culturels et philosophiques.
Ne s'étant pas dans l'ensemble concertés avant d'écrire, les points
de convergences sont d'autant plus remarquables, à partir d'exemples
très diversifiés. Ils prirent la parole singulièrement sans se
fondre si dans "le communautaire" et sans s'évanouir
non plus dans une vague universalité.
Tous reconnurent la complexité de la question. Du fait de la complexité
des effets de la co-appartenance, effets positifs et négatifs
qui pouvaient se présenter intriqués. Complexité de l'identité
culturelle elle-même, d'autant plus grande qu'il s'agit de l'identité
juive, une et plurielle, paradoxale: religieuse, laïque, nationale,
exilique, métissée, multilingue, etc.. Difficulté à parler publiquement
d'un sentiment intime : la "judéité". Singularité peut-être
aussi de la parenté de la pensée analytique avec la pensée juive;
question classique, reprise ici par Monique Selz. Complexité de
la notion même d'identité si liée au rapport à l'autre: séparation
et responsabilité/solidarité.
Ils reconnurent que la co-appartenances pouvait en de nombreux cas
constituer un levier thérapeutique - en particulier dans les cas
d'errance - et de multiples manières. Certains avaient choisi
pour cela de travailler dans des institutions communautaires.
Cependant cette co-appartenance ne constituait qu'une dimension
de leur travail. De plus elle pouvait avoir des effets nocifs:
contre-transfert négatif, risque de renforcer une ethnocentricité
symptomatique, voire une ghettoïsation, risque de perte de neutralité
de l'analyste, etc..
Ils affirmèrent la particulière valeur, au plan du travail analytique
comme du travail social, de certaines dimensions de la vie juive:
expérience et valorisation de l'exil comme événement douloureux
mais humanisante, avec pour corollaires la nécessaire tolérance
à l'étranger, la solidarité, l'ouverture à l'altérité de l'autre
comme composante du rapport à soi. De ce fait certains pouvaient
témoigner aussi de l'intérêt de ces valeurs - à dimension universalisante,
en effet - dans le travail transculturel. Monique Selz compare
ainsi le parcours analytique au mouvement de l'exil; l'exil n'est
pas toujours géographique et ne doit pas être confondu avec l'errance.
Henri Cohen Solal, psychanalyste et directeur de l'institut de formation
d'éducateurs de Baït Ham à Jérusalem, témoigne, du cœur du conflit
israélo-palestinien, du fait que ces valeurs sont d'autant plus
nécessaires qu'elles sont chaque jour bafouées dans un conflit
(que le souvenir de la Shoah obscurcit et embrase à la fois) entre
deux peuples victimes d'histoires intriquées et pourtant si différentes:
valeurs qu'il fait partager dans ses "villages de la tolérance"
où jeunes israéliens et palestiniens travaillent, dialoguent et
témoignent ensemble.
Guy Dana, quant à lui, se souvient d'une Alexandrie de tolérance
multiculturelle, et filant la métaphore, conçoit comme la topologie
d'un lieu dynamique pour le traitement des psychoses,
un lieu délocalisé, décentralisé, induisant un parcours entre
des lieux diversifiés qui rendrait possible le refoulement originaire,
mettant comme hors jeu le Père de la Horde primitive, donnant
lieu à la subjectivité: un cadre nommé "psychothérapie institutionnelle
de secteur"…et l'on se prend à rêver.
Ces textes furent écrits avant le nouvel et tragique embrasement
du conflit du Proche-Orient, et ses retombées en France. Poursuivre
ces échanges est de notre devoir. Notre dessein était et reste
bien d'interroger d'autres professionnels, témoignant de leurs
attaches à d'autres champs culturels, sur de semblables questions.
Rendez-vous donc à notre journée Colloque du 26 Octobre prochain,
à l'Hôpital Sainte-Anne, où seront aussi abordées des questions
liées aux rencontres avec l'aire africaine et celle du Maghreb
- le temps d'un dialogue entre "clinique de l'Exil"
et une tendance de l'ethnopsychanalyse marquée par son ouverture
au métissage culturel.,
Témoigner encore et toujours de nos histoires, de leurs rencontres
et croisements, de nos points de vues singuliers, différents et
complémentaires sur l'universel, de nos conflits passés pour les
dépasser, de nos solidarités pour les retrouver. Engagements?
Entre le militantisme pour
le déracinement général dans un cosmopolitisme mercantile babélien
et le renvoi à des mosaïques de pieuses traditions ethnocentrées
(des ethnocentrismes hypertrophiés par les nationalismes modernes
dévastateurs), il y a probablement place pour une pensée plus
dialectique et une pratique plus fine, où la condition exilique
et singulière de l'homme se conjugue au respect de la vie sociale,
des différences, de l'histoire et des mémoires des individus et
des groupes, et se conjugue aussi à la solidarité, à la reconnaissance
des métissages comme aux aspirations à la démocratie tant au plan
national qu'international.
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